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Les voleurs d'enfance
Éditorial novembre 2005


Le documentaire de monsieur Paul Arcand fait, au moment de l'écriture de cet éditorial, un malheur. On peut entendre des histoires d'horreur sur les ratés du système de la protection de la jeunesse. En travail de rue, j'ai eu l'occasion d'accompagner des parents et des enfants aux prises avec le système. C'est toujours ardu et difficile pour tout le monde. Pour ce texte, mon propos ne sera pas d'analyser la DPJ et ses failles. Je vous recommanderais plutôt de visionner le documentaire. Je voudrais partager avec vous les réflexions qu'ont suscitées chez moi le sujet.

Honnêtement, je n'ai pas vu le film. Je ne sais pas si ça me tente de le voir. Douze années à temps plein dans la rue, ça magane son homme. Avec l'âge, je suis plus sensible. De plus, juste le fait d'y penser me rappelle des noms, des visages, des souffrances, des réussites et des échecs face à ce système. Je passerai donc probablement mon tour.

DPJ : UN SYMPTÔME

Après m'être indigné, j'ai réfléchi. Je me suis dit que, dans le fond, ce qui se passe à la protection de la jeunesse n'est qu'un symptôme de quelque chose de plus grave. De quelque chose qui aura beaucoup d'impact, pas seulement sur les enfants mais sur toute la société pour longtemps. Le désengagement des adultes. L'abandon des enfants par le monde adulte. Pas seulement le gouvernement. Bien qu'il n'en manque pas une notre gouvernement. Coupure dans l'éducation, dans les soins de santé etc. Je vous laisse le soin de bien planter ce " damné gouvernement ". Mais le gouvernement ne reflète en général que les priorités dictées par la population. Eh! Oui! Suis naïf. Je pense encore que le gouvernement n'est qu'un reflet de ce que nous sommes. Ouch! L'éducation, ce n'est pas seulement ce qui se passe à l'école. La famille a sa part à faire et les adultes autour aussi.

Il y a quelques années, je participais à un projet de prévention du taxage à Longueuil avec deux policiers. Chacun d'eux exposait les lois en vigueur ou donnait des informations sur les gangs de rue. Mon rôle était de parler du phénomène de gang dans un contexte de développement psychosocial normal de l'individu. Un soir, un homme dans la quarantaine s'insurgeait contre la lenteur des policiers et en donnait pour preuve la fois où trois jeunes de 10 ou 11 ans en frappaient un de 8 ou 9 ans. Il avait appelé la police qui était arrivée après le départ des jeunes. Là, le système en mangeait toute une. Je lui ai demandé pourquoi il n'était pas sorti de chez lui afin de mettre un terme à ça. Après quelques secondes, il m'a répondu que ce n'était pas de ses affaires.

Voilà de ça quelque temps, je m'étais présenté en Abitibi dans un colloque préparé par une école primaire ayant comme thème la drogue. Il y avait plein d'intervenants de tout acabit qui s'adressaient soit aux enfants du deuxième cycle du primaire, soit les 4ème, 5ème et 6ème années ou encore aux parents. Lors de ma rencontre avec les parents, ceux-ci blâmaient la police de ne pas empêcher les quelques vendeurs de drogues qui allaient offrir leurs services aux enfants à la patinoire extérieure, dans la cour d'école, le soir quand il faisait noir. À la question " Que pouvez-vous faire ", on répondait : des pétitions, des rencontres au conseil de ville. Je leur ai alors suggéré de faire des tours de garde. Il y avait plus de quarante parents dans la salle. Si chacun d'eux prenait une soirée pendant laquelle il se présenterait à la patinoire et supervisait la soirée avec les enfants, les vendeurs de drogues seraient moins enclins à se présenter la face. En plus, à une soirée aux quarante jours, ça ne fait que trois ou quatre soirées par hiver. Ça ne coûte pas cher, c'est efficace, ça donne l'occasion de se rapprocher des enfants dans un contexte de détente et j'en passe. On a discuté fort mais, à ma connaissance, ils n'ont pas appliqué ma suggestion.

Il y a plus de onze ans, je travaillais à pied. Dans une arcade, j'avais rencontré deux gars de 15 et 17 ans. Ce qui me frappait chez eux, c'était la quantité d'argent liquide en leur possession. Il payait la traite à leurs amis. Puis, la cocaïne est entrée chez eux, les escortes sont entrées chez eux et le travailleur de rue aussi. Après une longue période de rencontres avec les deux frères, ils m'ont dit que leurs parents, étant homme et femme d'affaire, devait s'absenter du foyer de longues périodes de temps. Les parents leur donnaient de cinq à huit cents dollars afin de palier à leurs différents besoins. Ils s'ennuyaient de leurs parents et ne savait pas comment l'exprimer. Après quelques communications écrites avec les parents, ça a changé un peu. Je ne les ai plus jamais revus.

Voilà trois exemples de désengagement. À chaque occasion, les adultes ont préféré les solutions qui ne les impliquaient pas même si leurs propres enfants étaient en danger. À chaque fois, des actions concrètes, assez faciles, auraient pu être entreprises afin de porter attention à nos enfants. Pourtant, rien ne s'est produit. Il est plus facile de regarder le brin de paille dans l'œil du voisin que le pieu dans le nôtre. À chaque occasion, des adultes ont abandonné des enfants. Leur a-t-on volé leur enfance?

LE SYNDROME DU LINGE SALE

Le problème avec les parents, ils traitent souvent les enfants comme du linge sale. J'appelle cela le syndrome du linge sale. Quand le linge ne sent plus bon, on appelle la buanderie. On vient chercher le linge, on le lave, on le sèche, on le plie et on le remet à son propriétaire qui s'empresse de le retourner dans le tiroir des bureaux de sa chambre. La buanderie, c'est la DPJ. Trop de parents abandonnent. Pour des raisons parfois imbéciles. Mon enfant a dix-sept ans et veux rentrer à 11 heures le samedi. Je ne suis plus capable, venez le chercher. Ma fille de 15 ans a eu une relation sexuelle avec un noir. Elle est au poste de police. Allez la chercher. Ne riez pas. Ce sont des situations dans lesquelles j'ai eu à intervenir. On veut des enfants mais il faudrait que les âges entre 10 et 21 ans n'existent pas. Il faudrait qu'ils soient invisibles, qu'ils ne dérangent personne, qu'ils soient des citoyens actifs et responsables. Qu'ils deviennent des adultes que nous ne sommes pas.

Quel prix sommes-nous prêts à payer pour avoir des enfants? Comme parents mais aussi comme adultes qui ont besoin de ces enfants pour assurer la survie de l'espèce mais aussi pour prendre soin de nous quand on ne sera plus capable de la faire nous-mêmes? Ils prendront soin de nous comme nous avons pris soin d'eux. Nous maudirons alors les fois où, comme adultes, nous avons négligé les enfants au profit d'un puéril plaisir ou une supposé obligation incontournable. Comme le sont pour nous les enfants aujourd'hui, nous deviendrons, plus tard, des poids avec lesquels il faut composer, des obligations secondaires pour nos enfants qui auront alors les leurs et qui ne pourront pas prendre le temps de comprendre ce que nous vivons et nous laisserons à de bonnes personnes dans les centre d'accueil pour personnes âgées pendant qu'ils se donneront bonne conscience en payant les différents frais en nous maudissant intérieurement. Les enfants apprennent de ce qu'ils voient, pas de ce qu'on leur dit de faire. Deux bonnes questions à se poser : qu'est-ce que je fais pour les enfants? Qui sont les vrais voleurs d'enfance?
a.martel@cjlrs.com




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