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Des choix difficiles
Il n'y a plus de dîner au Bloc

Éditorial Juin 2006


Le 21 juin dernier avait lieu l'assemblée générale annuelle de Carrefour Jeunesse Longueuil Rive-Sud, notre assemblée. Il y en a des longues. Il y en a des plates. Il y en a des mémorables et d'autres dont on aime mieux ne pas se souvenir. J'en étais à ma dix-septième.
Avec Danielle Goulet, on est passé par le fameux "t'en rappelles-tu?" T'en rappelles-tu de la fois où il y avait une femme qui avait épluché chaque item du rapport financier et avait des questions à chaque items? Pour moi, celle-là tombe dans la section longue et plate. Te rappelles-tu de ci? Te rappelles-tu de ça? Puis on se disait qu'on n'avait pas les mêmes souvenirs des mêmes événements. On a bien rigolé. Celle de cette année passera, dans mon histoire, comme l'assemblée la plus émouvante, déchirante et vexante.

L'organisme a connu une grande expansion depuis huit ou neuf ans. Un des services qui a littéralement explosé, c'est le Bloc. Le Bloc a été créé après avoir constaté un vide dans les services d'aide en alimentation à Longueuil. Parce que, comme l'a voulu les fondateurs de CJLRS, nous avons toujours eu une préoccupation jeunesse, il fallait trouver un moyen de répondre aux besoins de la population sans pour autant négliger notre mission. C'est ainsi que l'idée d'offrir des repas à prix modique est apparut. On se disait que par le biais des repas, on pourrait développer un plateau de travail pour les jeunes. On joindrait l'utile à l'agréable soit le service à la population et la mission. Il avait été convenu d'ouvrir le service aux personnes entre dix-huit et trente ans de condition socio-économiquement faible.
Avec les années, avec la qualité des repas et du service, une population plus âgée est venue nous rencontrer. Elle a adopté le Bloc. De quelques repas distribués par semaine, le volume de production est passé à plus de trente deux milles par année. Plus que par le volume de repas sorti à chaque jour, le Café Ressources s'est distingué par les personnes venues manger ces repas. Des gens de toutes sortes qui, en plus de vouloir manger, avaient besoin de socialiser. Le Bloc rejoignait majoritairement une population isolée, qui avait faim de nourriture relationnelle autant que de la nourriture comme telle. C'est sûr qu'il y a eu certaines personnes qui ont profité de ces repas à prix modique malgré une situation plus aisée. La solitude n'a pas d'économie. Il y en a même qui sont partis sans payer. Pas toujours les plus pauvres d'ailleurs. Il y a des gens qui nous ont écorchés en critiquant le personnel aux tables ou encore la qualité des repas. Il y en a qui n'ont su comprendre que le Bloc n'était pas un restaurant. Que le Café Ressources était un plateau de travail. Ce qui restera vraiment dans ma mémoire, ce sont les gens qui venaient passer un petit bout de leur journée avec nous. Je les saluais et, à quelques occasions, je les ai servis aux tables. Vous comprendrez que les gags ont fait feu de toutes parts. J'avais oublié ma jupe. Ou encore il me manquait un petit peu de ci ou de ça pour être vraiment coquet ou coquin selon la personne à qui je parlais. Les dames aimaient bien être servies par un mâle. Ce sont de bons souvenirs que je chérirai pendant longtemps.

Et le service, tout comme l'atmosphère, s'est développé. Trop. Au-delà de nos capacités à le supporter. Un coût de production supérieur au coût de revient. Une situation politico-économique de plus en plus difficile. Malgré un travail ardu de l'équipe de direction, il a été impossible de trouver un financement qui nous permettrait de bien progresser et de bien rendre nos services. Il a fallu penser rationalisation. Période dure pour toute l'équipe parce que pour la première fois de notre vie professionnelle, il fallait penser en fonction de l'économie autant qu'à la population. Il y a eu deux années de réflexions. Des nuits d'insomnie, de rage, de découragement. On a essayé certains projets qui nous auraient permis d'offrir une bonne alternative à nos pensionnaires du midi. En vain. Tous les efforts ont été faits. Toutes les pensées ont été pensées.

Finalement, l'équipe est venue à la conclusion que nous ne pouvions plus offrir tous les services disponibles à Carrefour Jeunesse Longueuil Rive-Sud. Il a fallu trouver des balises qui nous permettraient d'agir avec plus sagesse et moins d'émotions. Avec le conseil d'administration, il a été convenu de revenir à la mission de l'organisme afin de trouver les meilleures réponses à notre besoin de rationnaliser. Après une autre longue réflexion, il nous est apparu logique de ne plus offrir les repas du midi. La logique est économique mais aussi sur la base de notre mission.

Tout le monde savait ce que ça voulait dire pour la centaine de personnes qui avait fait du Bloc un lieu de rencontre et de socialisation autour d'une bonne table dans un atmosphère de détente où il était possible de trouver de bonnes oreilles, de bonnes soupes, de bons repas dans le respect de leur dignité. En mars, nous avons commencé à faire connaître notre décision à ces personnes. Il y en a qui se sont fâchés mais ont pu comprendre. D'autres ont développé des ressentiments voir de la haine à notre égard parce qu'ils n'ont pu nous exprimé autrement la souffrance qui les habitait. Certains m'ont demandé pourquoi on rejetait les vieux? Le problème était là. On ne voulait rejeter personne. C'est pour cela que la logique voulait que nous revenions à notre mission pour décider parce que, autrement, nous n'aurions peut-être pas décidé et, ultimement, ça aurait pu être tout CJLRS qui aurait fermé. Il fallait prendre nos responsabilités. La décision n'est pas basée sur la qualité des personnes qui venaient nous voir. Ni sur l'âge. Ni sur autre chose que le retour à la mission obligé par une situation économique difficile.

Quand les René, les Émile et certains autres se sont présentés à l'assemblée générale du 21 juin, je savais qu'elle serait difficile. Comme tous mes collègues, j'ai été profondément touché par leur souffrance, leur sentiment d'abandon. Il voulait nous faire savoir que nos services de repas étaient des plus appréciés. Ils ont tellement essayé de trouver une solution. Ils voulaient tellement. Ça m'a arraché le cœur.
Quand la réunion s'est terminée, j'ai vu dans le regard de mes collègues une grande tristesse. Il n'y a pas eu la grande réjouissance qui caractérise habituellement cette occasion de regarder l'ensemble du travail accompli à chaque niveau de l'organisme. On était content. On a fait notre travail. Mais le 21 juin 2006, le travail a été difficile pour chacun de nous.

Il ne me reste qu'à souhaiter bonne chance à toutes ces personnes qui, année après année, sont venues nous encourager tout en bénéficiant des repas de qualité et de l'équipe. J'aurai toujours une petite pensée pour vous.



Merci de me lire. Vous pouvez me faire parvenir vos commentaires à:   a.martel@cjlrs.com


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