Voici une histoire qui me fait dresser les poils sur le corps. Par souci de sécurité pour mes collègues travailleurs de rue, je tairai les noms et la ville. Mais l’histoire qui suit est véridique et ça me fait halluciner.
Ceci se passe dans un espace urbain, en région. Comme à peu près partout au Québec, les travailleurs de rue font partie d’un programme d’échange de seringues. Ils rencontrent les personnes, récupèrent leurs seringues usagées, en donnent des propres. Ceci n’est pourtant pas la fin de l’opération. Ils s’intéressent à leur santé mais aussi aux autres aspects de leur vie. Ils créent un lien qui leur permet de les côtoyer de façon régulière et ainsi, leur permettre de s’exprimer sur leurs situations, leur vie et, si les udis le veulent bien, améliorer leur qualité de vie. Un petit peu. Un pas à la fois. Tranquillement.
Un événement qui n’est pas rare survient encore une fois. Une personne est évincée de son appartement parce qu’elle ne paie pas depuis trois mois. Comme le logement doit être disponible pour quelqu’un d’autre, les propriétaires le vident et mettent les effets, les meubles sur le trottoir. Des gens regardent dans les tiroirs pour savoir je ne sais trop quoi. SCANDALE! Des seringues. Un paquet de seringues. Des tonnes de seringues dans le tiroir de la commode. Police et médias sont appelés. Jusqu’à maintenant, il n’y a rien de neuf sous le soleil. C’est là que ça se complique.
Les journalistes ont voulu en savoir plus. Quoi de plus? Je ne le sais pas. Ils ont poursuivi les travailleurs de rue dans l’exercice de leur fonction. La confidentialité et l’anonymat sont des éléments essentiels de la survie du t.r. dans la rue. Des photographes dans les buissons afin de saisir les photos sensationnelles, choquantes, du harcèlement auprès de ceux-ci afin de révéler des informations privilégiées. Des épisodes dignes des meilleures James Bond. Les travailleurs obligés de cacher des personnes qu’ils accompagnent vers d’autres services. Cachée dans leur voiture, couchée sur la banquette arrière. Obligés de faire des détours pour s’assurer que personne ne les suit.
Des complots afin de piéger des travailleurs avec des udis afin de faire les meilleures photos, d’avoir le scoop, d’avoir la première page. Dans un bled. Dans une petite place. C’est quoi l’histoire? Comment ces actions servent-elles la santé publique? Comment ces photos sont-elles d’intérêt public?
Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ce n’est pas une grosse nouvelle de savoir que la drogue existe même dans les petits milieux. Et oui, des gens s’injectent aussi dans les villes autres que Montréal. Oui, les problèmes sont les mêmes dans les régions que dans les gros centres urbains. C’est le nombre qui est différent. Ils sont moins nombreux mais nécessite toute notre attention et toute notre compassion quand même. Comme vous le savez, la sauvegarde de la dignité humaine est une valeur importante pour les travailleurs de rue. Quand des journalistes agissent ainsi, j’ai peine à croire que leur considération est humaine. Si c’est ça le journalisme d’enquête…
Il faut comprendre que pour la seule petite gloire de se faire remarquer dans sa communauté, ces journalistes mettent la vie de plusieurs personnes en danger. Ils ne le méritent pas. Je vous explique pourquoi.
Le milieu de la drogue en est un dangereux. Par la nature même de leur métier, les travailleurs de rue le côtoient. La relation avec le milieu en une de respect mutuel et de confiance. Si le milieu comprend que le travailleur de rue le met en péril parce que pleins de journalistes le suivent ou parce qu’ils pensent que c’est la police, les gens du milieu se débarrasseront de celui-ci et peut-être dans d’atroces douleurs.
Une fois sa crédibilité entachée, c’est très difficile pour le travailleur de se relever. C’est un dur combat parce qu’il n’est plus sûr de comment les gens du milieu le voient. Les UDIS qui utilisent ses services sont aussi en danger. S’ils n’ont plus confiance, ils n’utiliseront plus les services d’échange de seringues. Savez-vous, gens bien pensant, combien coûte au système de santé une personne atteinte du VIH? Les chiffres varient selon les études, mais je pense qu’un chiffre conservateur serait autour de $70,000.00 par année. J’ai la prétention de penser que chaque personne affectée à l’échange de seringue fait qu’au moins une personne ne sera atteinte cette année. Il aide donc à ce que le système de santé ne coûte plus cher. Alors, au lieu d’encourager des journalistes et des photographes qui ne cherchent qu’à vous saisir, vous choquer en écrivant des choses que chaque personne connaît, soyez donc contents qu’il y ait des gens comme ces travailleurs de rue qui travaillent avec les plus démunis et exclus de notre société. S’il vous plaît, arrêtez ce jeu de fous. Il n’y aura jamais de gagnant. Merci de me lire. Merci de me publier.
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