Je vous paraîtrai sans doute un vieux croûton, mais dans mon jeune temps, à Noël, ça brassait en torrieux. Le temps du sapin arrivait vers la mi-décembre. Des fois, les enfants aidaient mais je ne me rappelle pas de l'avoir fait. Il y avait de vieilles décorations dans ce sapin, ça sentait bon. Et le soir, assis sur le chesterfield, c'est comme ça que mon père appelait le sofa, je flyais dans l'espace de la rêverie, des aventures plus loufoques les unes que les autres, et les cadeaux… des fois, je me dis que c'est l'attente qui était plus excitante. Le 24 au matin, ma mère commençait par nous envoyer dehors tout de suite après le déjeuner. Il fallait demeurer dehors parce que c'était la session intensive de bouffe " à la ma mère ". La dinde, une grosse, les salades, les patates, les petites viandes et les biscuits. Les biscuits. Les cinq enfants que nous étions essayaient d'avoir la permission de lécher la grosse cuillère qui servait à préparer les biscuits au beurre de peanuts. La journée était longue. On avait le droit de dîner à qu'est-ce qui nous tentait entre les œufs ou les sandwichs au baloney. On était excités. On attendait que mon frère arrive du séminaire, on n'en pouvait plus d'attendre.
Le plus long après-midi de l'hiver finissait par finir. On entrait à la maison, les joues rouges, l'estomac dans les talons, les yeux dans la graisse de bines. Le Père Noël n'était pas passé. Mais on n'était pas inquiet parce que le Père Noël attendait toujours que l'on dorme avant de passer. Parce que si nous avions été éveillés, on lui aurait parlé, on l'aurait dérangé et il n'aurait pu finir son travail à temps. Il se contentait de prendre les biscuits et le lait qu'on laissait sur la table.
Alors, on soupait légèrement. Pas beaucoup parce qu'il fallait se garder de la place pour le réveillon. Mais nous autres, on n'était pas une grosse famille mais bien une famille de gros, alors se garder de la place n'était vraiment pas dans la culture familiale.
Puis la vraie bataille. Aller se coucher. Premier argument, l'âge des protagonistes. Le plus vieux ne devait jamais se coucher en même temps que le plus jeune. Et le plus jeune, moi, arguait que Noël étant une période spéciale, les règles ordinaires ne comptaient plus. Et on avait encore faim. On avait envie d'aller à la toilette. Tous en même temps, naturellement. On chialait, on rouspétait jusqu'au moment fatidique où ma mère élevait le ton en clamant que c'était assez. Ma mère avait des yeux fâchés qui ne laissaient aucune équivoque. Plus de négociations possibles, on allait se coucher. On finissait bien par dormir après quelques avertissements de ma mère.
Vers les dix heures, le réveil sonnait. Et je l'haïssais bien le réveil parce qu'une fois endormi, je ne voulais plus me réveiller. J'étais en voiture de course sur la mer. Contre les pirates et le Capitaine Crochet. Le petit chaperon rouge s'obstinait avec le petit renne au nez rouge pour savoir qui avait le plus beau rouge. Maître Corbeau, sur son arbre perché, criait à la fée Clochette de me lancer Pinocchio parce que mon auto de course devait couler dans pas longtemps et que j'avais besoin d'un bout de bois pour ne pas couler avec l'auto. Pinocchio ne voulait pas se laisser lancer. Quelle aventure! Et je ne saurai jamais comment ça allait finir parce qu'on m'avait réveillé. On s'habillait et l'odeur cruelle de la dinde attaquait sans cesse nos narines d'enfants affamés. Mais il fallait aller à la messe de minuit pendant laquelle nous allions entendre le " Minuit chrétien ". Ça m'impressionnait moi le minuit chrétien. Le monsieur qui chantait la chanson avait une méchante voix. Alors quand mon oncle Jean-Pierre a reçu le contrat de chanter la chanson, ça m'avait bien impressionné.
La longue messe de minuit passait malgré un sermon interminable sur la naissance du Christ et de ce que ça voulait dire pour le monde entier. Pour moi, ça voulait dire d'attendre encore quelque temps avant de manger. On arrivait à la maison prêts. Prêts à découvrir les bontés de ce cher Père Noël, prêts à dévorer ce qui nous tomberait sous la dent, mais pas la farce, pas la salade, pas la dinde. La salade aux fruits, les biscuits au beurre de peanuts, les galettes au gruau. Sans raisin pour moi. Raisins obligatoires pour ma sœur. Fallait attendre la famille élargie. Les oncles et les tantes, les cousins. Ils arrivaient quelques minutes après nous. On se bécotait. J'aimais bien me faire bécoter par une de mes tantes en particulier…enfin. Puis, après les cadeaux et la bouffe, mon oncle s'assoyait au piano et là, jusqu'aux petites heures du matin, on chantait tout le répertoire de cantiques et autres chansons populaires. Sans alcool. Sans drogue.
Le temps a passé et on a fini par me dire que le Père Noël n'existait pas. C'est Beau Dommage qui me l'a dit dans la chanson " 23 décembre ". Wow! Je ne me pouvais plus. Mais quand j'ai su que la représentation actuelle du Père Noël était une création de Coca Cola. Le monde s'est empli de désillusions. Atterré. Sur le cul, comme on dit. Alors, j'ai compris pourquoi Noël avait perdu son sens. Je ne parle pas ici de charité chrétienne. Je parle plutôt de la prise de conscience de l'autre. Une période où chacun prenait conscience de son entourage, des injustices, mais aussi des chances que chacun avait. Je souhaite donc que chacun de nous puisse prendre conscience de la situation de l'autre. Que vous fassiez preuve de compassion envers autrui et quelqu'un vous le rende. Gratuitement. Je ne vous souhaite pas d'avoir tout ce que vous désirez, mais bien tout ce dont vous avez besoin et surtout, la sagesse de reconnaître la différence entre les deux. Passez un bon temps des fêtes. Si jamais ça vous tentait de m'écrire sur les éditoriaux que je vous propose, vous pouvez me rejoindre à l'adresse suivante :
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Joyeux Noël et bonne année 2006 à chacun de vous.